Après digestion, nous revenons sur le phénomène Drive, qui a déchaîné les passions, fait débat dans le monde entier, choqué pour son extrême violence, interrogé quant à son réel intérêt. Alors Drive, ça vaut quoi ?
Dans une relation épistolaire passionnée entre nos deux chroniqueurs ciné, Danaé et Arthur, qui n’entretiennent pas le même avis sur la chose, vous pourrez vous ranger d’un côté, participer au débat, construire quelque chose avec nous.
Danaé P à Arthur M 22 :10
Hello Arthur, j’ai réfléchi à la chronique de cette semaine, je me suis dit qu’écrire un article sur Drive serait une bonne idée. Je n’ai pas vraiment su quoi en penser en ressortant de la séance, donc débattre dessus maintenant que le « buzz » s’est calmé est peut-être plus constructif. J’imagine que tu fais partie de la vague des fervents admirateurs du film?…
Arthur M à Danaé P 23 :03
Moi Drive, j’ai aimé ! Sans même réfléchir, c’est la réponse qui sort naturellement de ma bouche encore baveuse de la dernière projection. Le film a ses limites, il pourrait aller plus loin, explorer certains motifs à peine effleurés et pourtant passionnants, tels que la ville nocturne. Mais en même temps, ce qui me chiffonne, c’est que ce qui fait la limite même du film dessert finalement le dessein du réalisateur qui, en aplatissant les volumes, en réduisant ses personnages et son histoire à deux coups de pinceaux, atteint un équilibre fragile, une beauté frigide où ne resterait que léchouille formelle et violence animale.
Danaé P à Arthur M 23 :07
Justement, j’ai trouvé ça trop froid. Aucune émotion, on ne s’attache pas aux personnages. La seule personne qui semble être un peu vivante c’est Standard, le mari d’Irene. C’est l’unique personnage avec un passé, le seul chez qui tu ressens de la faiblesse, ayant flairé l’attraction entre Irene et Driver, il exprime son insécurité en essayant d’affirmer son histoire amoureuse avec Irene lors d’un dîner, pensant que c’est ce qui remettra les choses en place. N’est-ce pas ces marques de faiblesse et d’insécurité qui le rendent humain ? C’est, en tout cas, le seul qui exprime ce genre de sentiments. Cette platitude m’a vraiment dérangée. Comment veux-tu t’attacher à un personnage, notamment s’il s’agit du héros, si celui-ci n’inspire aucune sympathie ? Le scorpion sur le dos du Driver décrit parfaitement la psychologie du personnage : tout comme cette bête, il n’en a pas. Et de manière générale, les personnages sont présents, mais ils n’existent pas. On leur accorde des rôles comme un enfant à sa poupée, qui peut être à la fois conducteur, policier, cascadeur, tueur, homme masqué…
mais ça reste une poupée.
Arthur M à Danaé P 23 :32
Oui, tu as raison. Les personnages n’existent que pour ce qu’ils représentent, la nana perdue au faciès d’ange, l’enfant qui cherche une figure paternelle, les méchants avec des grosses gueules dignes de Grand Theft Auto. Au milieu des extrêmes, on a notre héros, au niveau zéro. Zéro psychologie, zéro expression, zéro histoire, zéro nom. A l’image d’une production Besson, l’homme-objet découvre, à la rencontre d’une mère et de son enfant, l’Amour. Voilà l’élément déclencheur, un peu neuneu à priori, de notre histoire. Mais Drive ne dérive jamais complètement vers cet horizon-là. Ryan Gosling reste ce qu’il est, c’est à dire rien. Cette situation n’est là que pour amener vers quelque chose que l’on soupçonne assez vite chez le Driver et que le spectateur attend avec fébrilité, sa violence pure et dure. Un minimum d’empathie quand même et le déluge de tripailles est cautionné, sollicité même. De toute façon, les méchants sont tellement badass et caricaturaux qu’ils ne tiennent plus grand-chose de l’humain. Alors qu’importe se dit Refn !
On touche là à une limite ; pour arriver à ses fins, le metteur en scène n’hésite pas à évacuer tout ce qui l’ennuie afin d’arriver à ce feu d’artifices sanglant. C’est un peu embêtant à priori, d’un point de vue humain disons, mais le film aurait-il cette puissance, cette beauté épurée s’il en avait été autrement ?
Danaé P à Arthur M 23 :58
Peut-être pas. Mais ne pourrions-nous pas ressentir plus de regret si justement le personnage du Driver était plus profond, et non pas une sorte de machine mystérieuse qui une fois déclenchée, ne s’arrête pas de tuer ? Je ne peux pas m’empêcher de comparer Drive à Ghost Dog de Jim Jarmusch. Dans ce film, Forest Whitaker a plus ou moins le même profil : homme solitaire, qui passe ses nuits à errer dans une ville en voitures volées, révèle petit à petit, de manière plus fine certes, la machine à tuer qu’il est vraiment. Mais sa philosophie de vie, le code d’honneur du Samouraï, accorde une légitimité à ses actes, et les discussions qu’il a avec ses deux seuls amis qui franchit les barrières du langage et de l’âge, l’amour qu’il porte pour les pigeons qu’il élève sur son toit, font de lui un personnage attachant et profond pour qui l’on éprouve du regret, voir de la tristesse, lorsqu’il décide de se sacrifier à la fin du film. Ce qui n’est pas le cas du Driver qui, au bout d’une bonne minute d’attente, ressuscite et disparaît en voiture dans l’horizon désertique comme Lucky Luke sur Jolly Jumper. Le Poor Lonesome Driver… Seul dans le désert, mais aussi dans la ville… même si celle-ci lui semble être bien familière.
Arthur M à Danaé P 00 :30
C’est sûr, Nicolas Winding Refn n’est pas Michaël Mann. La première séquence du film m’en faisait pourtant la promesse. Course poursuite tendue, filmée intégralement à l’intérieur du véhicule, où l’on privilégie le cache-cache à la vitesse. Là, on peut sentir la présence de la ville qui se dévoile sous sa forme sauvage et ludique, comme une jungle où chaque impasse, chaque ruelle sombre constitue une planque pour l’animal traqué. Voyez notre Driver, assimilé à une bestiole avec son scorpion bling-bling cousu sur le dos, rouler à tâtons dans la nuit et se dissimuler dans la végétation urbaine au moindre signe de prédateur. Mais dans toute jungle, la menace vient aussi du ciel. L’hélicoptère va finalement détecter notre scorpion, tel un rapace, et le poursuivre à son tour. Mais notre héros est un vrai héros, il va sortir ses clients du cauchemar en quelques minutes grâce à une parfaite connaissance de son environnement, mais aussi grâce à un instinct de survie sur-développé.
Après cette mise en bouche savoureuse, le film part complètement ailleurs. Un générique 80′s jubilatoire où la musique prend définitivement une place majeure, à l’image de l’aspect visuel pur et dur. On se retrouve alors face à un pur objet de style, avec tout ce que cela implique ; mise en scène à effets, ralentis, couleurs saturées et musique omniprésente qui donne parfois au film des allures de clip.
Danaé P à Arthur M 00 :42
Je ne conteste pas la forme du film, bien au contraire : l’image léchée et la musique sont très réussies. Heureusement d’ailleurs ! Mais…
Le débat était sans fin. Finalement, il semblerait que nous nous accordions plutôt bien sur les points sensibles du film, facilement décelables. Au delà de toute analyse, de tout jugement de valeur, la réussite du film – ou pas – se résume à une question d’adhérence, sans mauvais jeu de mot. De tels partis-pris esthétiques, cette propension à foncer pied au plancher, sans aucune pudeur, dans un hommage formel aux regrettées 80′s – à croire que Refn ne s’en est jamais remis et pleure tous les jours à chaudes larmes, emmitouflé dans ses draps Tony Montana – ne peuvent conduire qu’à des extrémités d’opinions. Cette légèreté, voire gratuité ou même vacuité a de quoi déplaire. Mais chacun ses goûts, si vous trouvez l’emballage sexy, ou même la carrosserie, allez-y !
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After digestion, we come back to the Drive phenomenon, which released passionate debates throughout the world, shocked by its extrême violence, questioned vis-à-vis its real interest. So, what is Drive worth ?
In a passionate correspondance between our two cinema columnists, Danaé and Arthur, who do not share the same point of view on the matter, you can decide to be on one side or the other, participate in the debate, build something with us.
Danaé P to Arthur M 22 :10
Hey Arthur, I’ve given the column some thought this week, and writing an article on Drive could be a good idea. Ireally didn’t know what to think of the movie when I came out of the theater, so debating on it now that the « buzz » has worn off might be more constructive. I imagine you are part of the many fans of the movie, right ?…
Arthur M to Danaé P 23 :03
I liked Drive ! It’s the answer that comes straight of my mouth still watery from the last screening, without even thinking of it ! The movie has its limits, of course, it could go further, explore certain motives that were barely brushed though fascinating, such as the nocturnal city. But at the same time, what bums me, is that this same limit feeds the director’s goal, whom by bringing things down to a flat level, reducing the characters and his plot to a few brushstrikes, reaches a fragile balance, a frigid beauty where there is nothing but slick formality and beastly violence.
Danaé P to Arthur M 23 :07
Exactly, I thought it was too frigid. There is no emotion, you don’t get attached to the characters. The only person who seems to be somehow alive is Standard, Irene’s husband. He is the only character with a past, the only person in whom you can feel weakness, having sensed the attraction between Irene and Driver ; he expresses that insecurity during diner as he tries to affirm his relationship with Irene, thinking it will put things back in place. Aren’t these signs of insecurity and weakness that make him human ?
This flatness bothered me. How can you be attached to a character, especially when it comes to the hero, if he doesn’t inspire any sympathy ? The scorpio on Driver’s back perfectly describes the character’s psychology : like this créature, he has none. And in a more général way, the characters are présent, but they do not exist. They are given rôles, like a child to a doll, which can be at the same time a driver, a policeman, a stuntman, a killer, a masked man… but it remains a doll.
Arthur M to Danaé P 23 :32
Yes, you are right. The characters exist only for what they represent ; the lost chick with the angel face, the child looking for a father figure, the bad guys with ugly faces coming straight out of Grand Theft Auto… and in the middle of thèse extrêmes, we have our hero, at level zéro. Zero psychology, zéro expression, zéro story, zéro name. In the manner of a Besson production, le man-object discovers, by meeting a mother and her child, Love. This is the trigger, a bit cheesy of course, of our plot. But Drive does not ever completely derive towards that horizon. Ryan Gosling remains what he is, which is nothing. This situation is here just to bring us back to something that we already suspect in Driver and that the viewer waits for impatiently : his harsh violence. A minimum of empathy and the déluge of guts is supported, even called on. In any way, the bad guys are so badass and caricatural that they are barely human. So who cares, says Refn !
We are reaching a limit : in order to get to his ends, the director doesn’t hesitate to evacuate whatever bothers him, so that he may reach thèse bloody fireworks. It might be a bit annoying, from a human point of view let’s say, but would the movie have this power, this purged beauty, if it had been otherwise ?
Danaé P to Arthur M 23 :58
Maybe not. But couldn’t we feel more regret precisly if Driver’s character was deeper, and not some sort of mysterious machine that, once triggered, won’t stop killing ? I can’t help comparing Drive to Jim Jarmusch’s Ghost Dog : in this movie, Forest Whitaker has more or less the same profile : a solitary man, who spends his nights wandering in stolen cars, slowly reveals, certainly in a more refined way, the killing machine that he really is. But his life philosophy, the Samurai code of honor, makes his acts somehow legitimate, and the friendships he has, overcoming the barrier of language and age, the love he has for the pigeons he brings up on his roof, are what make him someone attaching and deep, which is why we feel regret, even sadness, when he decides to sacrifice himself at the end of the movie. Which is not the case for Driver, who, after a minute wait, ressuscitates and disappears in his car, in the desert horizon, like Lucky Luke on Jolly Jumper. The Poor Lonesome Driver… Alone in the desert, but in the city as well… even if it seems to be a familiar place to him.
Arthur M to Danaé P 00 :30
Winding Refn isn’t Michael Mann, that’s for sure. Eventhough the first sequence of the movie made me think so. A tense car chase, entirely filmed from Inside the vehicle, where hide and seek comes before speed. This is where we can feel the city unraveling itself under a wild and fun form, just like a jungle where every street, every dark alley is a hiding spot for a hunted animal. Look at our Driver, assimilated to a bug, with that bling scorpio sewed on his back, driving blindly in the night to hide in the urban jungle at the first sign of a predator. But, just like in any jungle, threat also comes from the sky. The helicopter will end up detecting our scorpio like a bird of prey, and pursue it as well. But our hero is a real hero, he will drive his clients out of of the nightmare in a few minutes thanks to the perfect knowledge of his environment, as well as an overdeveloped instinct of survival.
After this savoured relishing, le film moves in a complete different direction : jubilating 1980s design credits where music definitely has a major role, just like the hardcore visual aspect of the film. We are know face to face with a pure object of form and style, with all that it implies ; special effects, slow motions, saturated clors and omnipresent music which sometimes gives the movie aspects of a music video.
Danaé P to Arthur M 00 :42
I am not constesting the form of the film, on the contrary : the slick photography and the music are very well chosen. Thank goodness ! But…
The debate was neverending. In the end, it seems like we mostly agreed on the easily detectable weak spots of the movie. Beyond any analysis, or judgement, the success – or not- resumes to a question of attachment, without according any bad signification to the word. Such distinct aesthetic choices, this tendency to go to the point of things without any reserve, a hommage to the regretted 1980s – letting us believe Refn has never recovered from the loss of Tony Montana and still cries about him in his bed- can but lead us to extrême opinions. This lightness, even gatuity or vacancy can be very unpleasant. But everyone has his own taste, so if you want the sexy package, or even the carriage work, go ahead !
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Head Photo : source FEIT