PORTRAIT : WILLIAM H. GASS : LE GENIE ORDINAIRE

Un homme d’un certain âge, les yeux extrêmement clairs, les cheveux blancs, lisses, ordonnés, de grandes lunettes sur le nez, un ventre proéminent, voilà à quoi ressemble William H. Gass. Un mythe. Un paradoxe. Né en 1924 à Fargo, ancien professeur de philosophie à l’université de Saint-Louis, il habite une grande maison dans cette même ville, tout près de l’endroit où il enseignait. Les murs chez lui sont tapissés de presque vingt mille livres.

Il a publié son premier roman assez tardivement, en 1966, Omensetter’s luck. Suivront deux années plus tard une nouvelle et un recueil de nouvelles. Il se dégage de ses premiers livres une attention toute particulière aux mots, à leur son, il parle à sa machine à écrire et imite de sa voix ce que ses doigts tapent sur les touches.

W. H. Gass s’est destiné à une carrière dans l’enseignement pour écrire en paix, pour ne pas avoir à faire un métier qu’il détesterait. Il est connu pour ses essais et ses travaux théoriques. Et c’est là la première tension vertigineuse chez cet auteur qui allie la réflexion au travail sur le style dans ses fictions.

Il écrit lentement, et vingt-sept ans, c’est le temps qu’il aura fallu attendre pour que voie le jour en 1995 ce qui restera sans doute comme l’une des œuvres majeures du XXème siècle : Le Tunnel. C’est le récit d’un historien, William Kohler qui, sur le point d’achever son grand ouvrage sur l’Allemagne nazie, décide de raconter sa propre histoire, intime, son enfance, ses liaisons, ses collègues, ses problèmes conjugaux avec sa femme, et pour que celle-ci ne découvre pas ce qu’il écrit, il cache le récit de sa vie dans les manuscrits de son énorme livre sur l’Allemagne du troisième Reich. Il décide aussi de creuser un tunnel sous sa maison.

En le lisant, j’ai pensé à une phrase d’Elias Canetti qui disait à propos de l’Homme sans qualités de Musil : « l’œuvre de Robert Musil n’a cessé de me fasciner. J’y ai appris que l’on peut s’engager dans une œuvre pendant plusieurs décennies sans être assuré d’en venir à bout, au prix d’une grande patience et d’un entêtement presque surhumain. » Pour paraphraser Gass lui-même, on pourrait dire que Le Tunnel n’a pas été écrit, il a été attendu.

Mais qu’y a-t-il dans ce roman pour que la critique américaine y voie un tel chef-d’œuvre, au point qu’un critique, Steven Moore, écrive : « Le Tunnel est une réussite prodigieuse et de toute évidence un des plus grands romans du siècle, un roman digne de figurer aux côtés des chefs-d’œuvre de Proust, de Joyce, Musil. Je suis heureux d’avoir vécu assez longtemps pour le lire » ?

Qu’on ne se méprenne pas. Ce livre est difficile, sa lecture est une activité périlleuse. Il est dur comme du diamant, et nos yeux et notre esprit font office de pioches au milieu des jeux typographiques, des jeux sur les époques et les sujets, si bien qu’on a l’impression de rentrer dans la tête de William Kohler. C’est à force d’entêtement qu’on peut arriver à finir ce livre, le même entêtement qu’il aura fallu à l’auteur pour l’écrire.

William H. Gass a mis vingt-sept ans à écrire Le Tunnel. C’est assez pour être l’œuvre d’une vie. Et ce livre est fou, totalement fou. Et en le finissant, je me demandais seulement comment un homme à la vie si rangée, à la vie si ennuyeuse (il le dit lui-même dans plusieurs interviews), comment un tel homme peut produire un livre aussi génial et aussi malade et aussi monstrueux de beauté?

PORTRAIT: WILLIAM H. GASS: THE COMMON GENIUS

A man of advanced years, with extremely clear eyes, with white, smoother, orderly hair, and big glasses down at the bows, a prominent stomach: this is how William H. Gass looks like. He’s a myth. A paradox. Born in 1924 in Fargo, former professor of philosophy at Saint Louis’s university, he lives in a big house in the same city, right by the place where he taught. His house’s walls are papered with almost twenty thousand books.

He published his first novel rather late, in 1966, Omensetter’s luck. Then, two years later came a short story and a collection of short stories. We can give a particular attention on the words, on their sound on his first books; he speaks to his typewriter and imitates with his voice the sound of his fingers typing keys.

W. H. Gass intended himself to a teaching career to be able to write in peace, and avoiding doing a job he would have hate. He is known for his essays and theoretical works. This is the first vertiginous tension of this author who knows how to combine reflection and style in his fictions.

He writes slowly, and we had to wait twenty-seven years to discover in 1995 what will doubtless stay one of the major works of the 20th century: The Tunnel. It’s an historian narrative. William Kohler, who nearly finished his big work on Nazi Germany, decides to tell his own story: intimacy, boyhood, colleagues, affairs, conjugal problems with his wife… So that this wife doesn’t discover what he writes, he hides the story of his life in the manuscripts of his enormous book about the Germany of the third Reich. He also decides to dig a tunnel under his house.

By reading this book, I thought of an Elias Canetti’s sentence which talked about The Man without qualities of Musil: “Robert Musil’s work keeps fascinating me. I taught that we can make a commitment in a work during several decades without being sure to win through it, by a big patience and an almost superhuman stubbornness.” To paraphrase Gass himself, we could say that The Tunnel was not written, it had been awaited.

But what does this novel contain so that the American criticism sees such a masterpiece in it, to the extent that a critic, Steven Moore, writes: ” the Tunnel is a prodigious success and apparently one of the biggest novels of the century, a novel who worthy of appearing beside the masterpieces of Proust, Joyce, Musil. I am happy to have lived for a long time to read it ” ?

Don’t be mistaken. This book is difficult, reading it is a precarious activity. It is hard as diamonds, and our eyes and spirit act as pickaxes in the middle of typographic games, as games on periods and the subjects, so that we feel we are going into William Kohler’s head. It is by persisting very much that we can manage to finish this book, the same stubbornness that the author needed to write it.

William H. Gass spent twenty-seven years to write The Tunnel. It is enough to be the work of an entire life. And this book is crazy, totally crazy. When I finished it, I only wondered how a man with a so orderly and boring life (he says it in several interviews), how such a man can produce a book that brilliant,sick and so monstrous of beauty?

Illustration credit: PJ Loughran

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